« J’ai soif » trois mots simples, trois mots naturels, et pourtant, trois mots mortels !
La Haute Cour de LAHORE, au Pakistan, en tant que Tribunal d’Appel a confirmé, le 16 octobre 2014, la condamnation à mort, par pendaison, d’Asia Bibi, jeune mère de famille, accusée du chef de blasphème.
« J’ai soif » dit aujourd’hui Asia Bibi. Trois mots souffrants, trois mots crucifiants, et pourtant trois mots d’amour et d’espérance.
Car Asia Bibi, du fin fond de sa prison où elle est incarcérée depuis 5 ans, humiliée, et torturée, a soif de justice et d’amour.
Saurons-nous la rassasier, la désaltérer en lui offrant par notre soutien, notre engagement, notre défense des droits de l’Homme et de la Justice, une chance de la sauver ?
Stéphane HESSEL, dans son essai « Indignez-vous » dont l’écho a retenti dans le monde entier, nous invite à ce combat, à cette révolte pour une société plus juste, plus respectueuse de la dignité humaine et des droits fondamentaux de la personne :
« Quand quelque chose nous indigne, comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. On rejoint ce courant de l’histoire et le grand courant de l’histoire doit se poursuivre grâce à chacun. Et ce courant va vers plus de justice, plus de liberté, mais non cette liberté incontrôlée du renard dans le poulailler. Ces droits, dont la Déclaration Universelle a rédigé le programme en 1948, sont universels. Si vous rencontrez quelqu’un qui n’en bénéficie pas, plaignez-le, aidez-le à les conquérir ».
Ainsi, dans un monde libre où la liberté d’expression, la liberté de parole, la liberté de débattre, la liberté de croire, constituent des droits imprescriptibles de la personne, des hommes, des femmes, des enfants, se voient aujourd’hui poursuivis, jugés, condamnés, torturés, par le seul fait de déclarer publiquement, ce qu’ils sont vraiment, ce qu’ils aiment, ce en quoi ils croient.
Ces droits de la personnalité qui ne font qu’un avec l’être, dans toutes ses composantes, restent le bien le plus cher, ceux qui doivent être le plus protégé, surtout lorsqu’ils concernent les plus faibles, les plus pauvres, les plus oubliés …
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Je voudrais aujourd’hui, porter devant vous la défense d’Asia Bibi, une femme, une mère de famille de 44 ans, pakistanaise, qui habitait dans un village minuscule du Pendjab, dans le centre du Pakistan.
Le 19 juin 2009, Asia Noreen Bibi, plus connue sous le nom aujourd’hui d’Asia Bibi, est jetée en prison pour avoir soi-disant blasphémé. Le 8 novembre 2010, après quelques minutes de procès, le Tribunal l’a condamnée à la peine capitale, par pendaison et à une amende de 300.000 roupies. Près de 4 ans plus tard, le 16 octobre 2014, la Haute Cour de LAHORE a confirmé la sentence, confirmé la peine de mort, confirmé que l’iniquité et l’injustice font loi !
Mais quel crime Asia Bibi a-t-elle pu commettre, délibérément, pour encourir la peine de mort et avant celle-ci, la maltraitance et la torture en prison?
Nous sommes le 14 juin 2009, dans le petit village d’Ittan Wali, au Pendjab. Asia Bibi, mère de famille, appartient à une famille chrétienne pauvre, à une minorité qui vit chaque jour dans la peur de l’injure, de la violence et de la mort.
Ce jour-là, pour gagner 250 roupies, soit juste l’équivalent pour nourrir sa famille pendant une semaine, elle décide de participer à la cueillette des baies qui est organisée dans un champ, un peu plus loin, à la sortie du village.
Cette journée s’annonce difficile, et cela d’autant plus qu’Asia ne sait pas encore que c’est l’une de ses dernières journées de liberté…
La cueillette des baies est une tâche délicate, car il ne faut pas abimer les fruits, et il faut les chercher à travers des branches parsemées d’épines, les épines de la souffrance, pour un salaire modeste, des épines annonciatrices de sa propre souffrance, mais dont elle ne connaît pas encore le terrible dénouement.
A midi, sous un soleil de plomb, il fait 45°, Asia est exténuée, fatiguée ; elle a soif.
Elle décide d’aller au puits, et de se désaltérer.
Elle tire un seau rempli d’eau, et se contente uniquement de boire quelques gouttes d’eau à peine, pour se rafraîchir, pour reprendre des forces, pour continuer son travail.
Ce simple geste, ce geste naturel, consomme pourtant sa tragédie.
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A l’instant même, où l’eau déshydrate son corps, elle entend un cri derrière elle, et une femme hurler : « Ne bois pas cette eau, elle est haram ».
Ainsi, Asia Bibi se voit reprocher d’avoir souillé l’eau du puits, empêchant soi-disant ces femmes de boire après elle.
Des mots sont échangés ; les cris se font de plus en plus forts ; la haine monte comme une vague déferlante qu’Asia reçoit de plein fouet au visage.
Elle est injuriée ; elle est traitée de « sale chrétienne » et la dispute irrationnelle, peut-être échauffée par le soleil brûlant du jour et le travail harassant, tourne à la querelle religieuse.
Elle s’entend dire en sa qualité de chrétienne que son « …Jésus est un bâtard parce qu’il n’a pas de père légitime ».
Asia tente de répondre.
On lui demande de se convertir.
Elle résiste, elle balbutie « Et pourquoi devrais-je me convertir et pas vous ? ».
Tout est dit ; tout est joué ; tout est consommé, tout est fini pour Asia Bibi!
Asia s’enfuit, mais elle est très rapidement rattrapée, non seulement par les femmes qui l’ont injuriée, mais par l’ensemble du village qui crie au blasphème ; elle est alors attrapée, et le 19 juin, jetée en prison, au cri de « à mort la chrétienne » !
Voilà ce qui justifie selon certains, au 21ème siècle, le 16 octobre 2014, la condamnation à mort par pendaison, d’Asia Bibi !
Elle est la première femme du Pakistan, à avoir été condamnée à mort, pour blasphème, au moment même où une autre jeune femme pakistanaise, Malala Yousafzai, reçoit le prix Nobel de la Paix.
Quel paradoxe, quelle injustice !
Asia Bibi a été condamnée pour avoir violé les dispositions de l’article 295 (c) du Code Pénal, applicable au Pakistan qui dispose :
« Toute remarque dérogatoire … vis-à-vis du prophète sacré … à l’écrit ou à l’oral, ou par représentation visible, ou toute imputation ou insinuation, directe ou indirecte » est condamnée à la peine de mort ou à un emprisonnement à vie ainsi qu’à une amende.
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En 1990, la Cour Fédérale de la Chariah a jugé comme non conforme, au droit musulman, la disposition de la section 295, prévoyant, comme alternative à la peine de mort pour blasphème, la prison à vie.
Ainsi, seule la mort peut réparer l’offense faite au prophète, à la condition, cependant, que les faits soient avérés …
Souvenez-vous de cette journée du 14 juin 2009 ; remémorez-vous le déroulement de cette rencontre entre Asia Bibi, sous la chaleur insupportable du Pendjab ; pensez à la dureté du travail, à son désir simple et naturel de se désaltérer, aux injures des femmes sur la souillure dont elle se serait rendue responsable et coupable, aux injures formulées avec haine contre elle, contre sa situation de chrétienne, de minorité juste supportée, à peine acceptée ; gardez à l’esprit que le seul mot d’Asia Bibi a été de se demander, comme un réflexe de défense, pour quelle raison elle devrait se convertir ; cherchez l’insulte, cherchez l’injure, cherchez le blasphème, cherchez le crime, cherchez la justification de la mort par pendaison.
Son refus de se convertir après un tel échange, ne fut que sa seule défense, celle d’affirmer ce qu’elle est, ce en quoi elle croit profondément, sa raison d’être, tout simplement, sa raison de vivre.
Mais, la parole peut tuer ; l’expression de conviction différente peut entraîner la mort ; la liberté de penser et de débattre, de critiquer peut se traduire par la pendaison, et plus loin, elle justifie pour ceux qui l’ont emprisonnée, des traitements humiliants et dégradants, des tortures en prison, la séparation de sa famille, l’éradication de toute vie, le mépris absolu de l’être humain.
Ces agissements consacrent qu’être différent, n’est acceptable, qu’à la condition de se taire !
Comment ne pas être indigné, comment ne pas réagir, comment ne pas se révolter ?
Certes, toute liberté peut et doit connaître certaines limites, et notamment celle instaurée par la loi, pour permettre une vie plus juste en société.
Mais, la loi ne respecte plus les droits fondamentaux de la personne, la liberté d’expression, la dignité de la personne humaine, lorsque la justice, par sa disproportion, par son incohérence est source d’injustice, et lorsque la loi elle-même est injuste !
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Madame Navy PILLAY, Haut Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, prenait position sur l’application de la peine de mort, en cas de blasphème.
Elle déclarait :
« L’expérience dans le monde a montré que ces lois sur les blasphèmes étaient des couteaux à double tranchant ; ayant pour objectif de défendre certaines valeurs, elles ouvrent la porte à des abus et mènent à des violations de la liberté d’expression, de la liberté de religion et au bout du compte, du droit à la vie ».
Elle rappelait ainsi la difficulté de concilier des législations, qu’il convient assurément de respecter, avec les abus et les excès d’une règlementation appliquée sans discernement, sans humanité, qui violent les droits de l’homme, tels qu’exprimés dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, du 10 décembre 1948.
Le préambule de celle-ci rappelle :
« …que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde ».
Ce droit implique selon la même Déclaration de ne pas être « inquiété pour ses opinions ».
Asia Bibi n’a fait que se défendre, n’a fait qu’exprimer ses convictions.
Pour cela, après soi-disant, selon le Juge qui l’a condamnée, une enquête approfondie, elle est condamnée à la peine de mort, par pendaison !
Ceux qui ont tenté de la défendre, comme notamment le Gouverneur du Pendjab, Monsieur Taseer et le Ministre pakistanais des Minorité Religieuses, Monsieur Shahbaz Bahtti, ont été après sa condamnation, assassinés.
Monsieur Taseer par son propre garde du corps qui est devenu un héros, pour avoir tué un défenseur des chrétiens, d’un membre d’une minorité.
Comment considérer alors, que le fond même du droit puisse reposer sur des causes justes, respectant les droits fondamentaux de la personne lorsqu’au nom de Dieu ou d’un Dieu, une simple dispute, des mots échangés se traduisent par la mort ?
Le droit pour être juste, doit exprimer une vérité intangible, applicable et compréhensible pour tous, et être respectueux des droits et des devoirs de chacun, et notamment la liberté et la dignité de la personne humaine.
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Si les rédacteurs de la Déclaration de 1948 ont voulu la qualifier d’universelle et non d’Internationale, c’est pour exprimer, après l’horreur nazie, dénonçant ainsi toutes les formes de totalitarisme politique et de la pensée, que l’humanité devait entrer dans une nouvelle ère, celle de la reconnaissance des droits; que l’égalité entre les hommes et les femmes de toute la planète se devait d’être une réalité, que chacun avait droit à sa dignité et plus loin, en termes de justice, à un procès équitable, proportionnalité entre « l’assujettissement » à la loi et son ajustement à la cause litigieuse.
Respecter les religions qu’elles quelles soient, constitue un devoir!
Et, respecter la personne humaine consiste à appliquer la règle que tous les Dieux en lesquels les hommes croient, expriment, à savoir : le respect d’autrui ; valeur universelle partagée également par ceux qui croient à d’autres systèmes de pensées ou philosophiques, qui au nom des Droits de l’Homme et de la solidarité, partagent la même conception de la dignité de la personne et de la vie.
Ce sont les hommes qui défigurent les religions, car elles sont toutes porteuses d’un sacré qu’il faut respecter ; d’ailleurs cette sacralité se trouve inscrite dans le préambule de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui consacre les droits sacrés de l’homme.
Alors que faire pour Asia Bibi ? S’indigner ; c’est bien, mais c’est peut-être peu !
Elisabeth BADINTER, philosophe et épouse de l’ancien garde des Sceaux et avocat Robert BADINTER, artisan de l’abolition de la peine de mort en France, s’indignait le 29 octobre 2014 en prenant la défense d’Asia Bibi :
« L’idée que l’on puisse condamner une femme pour une raison d’eau, et ce qu’ils disent être un blasphème, c’est absolument insupportable ».
Elisabeth BADINTER ajoutait :
« il faut mettre une pression constante … » pour sauver Asia Bibi.
Dans le respect du droit interne de chaque Etat, il faut pourtant réagir pour que l’atteinte à la vie, par la suppression de la vie, par des traitements humiliants et dégradants que sont la torture et l’isolement et, plus loin, la peine de mort, soit sanctionnée et disparaisse !
Pour les défenseurs des droits de l’homme, comme pour les Etats qui ont ratifié la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la vigilance reste de mise. Le pire, c’est l’indifférence! Seule, la capacité d’indignation et d’engagement constitue l’un des moteurs essentiels de la solidarité, car c’est la vie qui est en jeu.
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Il ne faut pas permettre que le seul argument de la pleine souveraineté, comme le dit Stéphane HESSEL, puisse constituer pour des Etats – même démocratiques – un argument pour justifier que soient perpétrés des crimes contre l’humanité et contre les droits rappelés dans la Déclaration des droits de l’Homme.
Car tous les totalitarismes politiques, de la pensée, de la religion, sont des atteintes directes à ce qu’il y a de plus beau, de plus cher, de plus précieux : la vie et sa dignité
Alors que nous dit aujourd’hui Asia Bibi du fond de sa prison ?
« La seule chose qui me permette de tenir encore debout, malgré toutes les privations, les vexations, et cette angoisse qui ne me quitte pas, c’est la certitude de mon innocence. La certitude de l’injustice qui m’est faite. Et la volonté de témoigner, de faire en sorte que mon combat serve à d’autres ».
Hurlant dans le silence de sa prison ces quelques mots, Asia concluait :
« Maintenant que vous me connaissez, racontez ce qui m’est arrivé autour de vous, faites-le savoir. Je crois que c’est ma seule chance de ne pas mourir au fond de ce cachot.
J’ai besoin de vous !
Sauvez-moi ! »
Le soleil du 14 juin 2009 anima le feu de la haine et provoqua l’injustice d’une sanction capitale ; que le feu de notre indignation, que la force de notre combat pour les droits de l’homme, nous permettent pour tous, et notamment pour les plus démunis, les plus pauvres, les exclus, pour Asia Bibi, de combattre inlassablement pour le respect de la vie et de la dignité, sous toutes ses formes, sans aucune oppression, ni de la loi injuste, ni de la folie des hommes.
La liberté n’a pas de prix et le prix de la vie: c’est la liberté de tous !
Alors, ensemble sauvons Asia Bibi
Bordeaux, le 20 novembre 2014
Olivier ROQUAIN
Avocat à la Cour