Eric n’est plus.

Et pourtant, non seulement il continuera longtemps à habiter ma mémoire, mais il restera à tout jamais un ami, aussi extraordinaire qu’attachant !

En ce lundi de mai, nous étions sept dans cette salle du CHU de BORDEAUX, où le cercueil d’Eric avait été déposé.

Etaient présents la mère et le frère d’Eric, quelques voisines et amies et moi-même.

L’aumônière du CHU, également aumônière à la maison d’arrêt de GRADIGNAN, anima une courte cérémonie à la mémoire d’Eric : en apparence, misérable liturgie, plus exactement liturgie pour les misérables !

Mais, la beauté souvent se cache derrière la laideur d’une vie et d’œuvres défigurées.

L’amour et l’amitié étaient bien là, emprisonnés dans l’invraisemblance d’une vie partie trop vite, à 47 ans, mais également dans la consommation définitive et radicale d’une existence gâchée, tournée vers la délinquance et la souffrance.

Chacun dit quelques mots, selon son cœur, ses capacités et  sa personnalité.

Eric m’avait offert de partager pendant près de 25 ans, son existence « professionnelle« .

Lorsque je prêtais serment à l’âge de 24 ans, il avait déjà commencé son histoire, qu’une vie entière écrivit, sur son casier judiciaire !

Mais aucun homme ne se résume par ses actes, et encore moins par un casier judiciaire !

Pendant 25  ans, j’ai plaidé et défendu Eric.

J’ai appris à le connaître, en le visitant à la maison d’arrêt, en écoutant son histoire, ses vérités et ses mensonges.

Mais avant tout, j’ai appris, alors que tout nous séparait, qu’il n’existe entre les hommes aucune barrière sociale, aucune barrière morale, qui ne soit pas franchissable.

Lorsqu’un homme défend un autre homme, il lui appartient d’ajuster son discours, et sa défense, en se mettant à sa place, au niveau de sa personnalité, en préservant sa dignité, celle-ci se retrouvant dans son humanité.

Quels que soient les actes, quelles que soient la désespérance et la déshérence,  Eric, comme bien d’autres, était avant tout, et après tout, contre tous et envers tous,  un homme debout, dont la dignité avait été blessée, abimée, brisée, pour de multiples causes et raisons  qu’il ne m’appartenait en tous cas pas de juger !

Entre l’avocat et son client se crée une relation unique et privilégiée.

La barrière, comme les barreaux, disparaissent vite si le défenseur ne garde à l’esprit que sa mission, véritable sacerdoce, qui est d’aider et de défendre, avant tout,  un autre homme.

Au-delà de toute technique, au-delà de tout professionnalisme, l’avocat transcende son mandat  s’il aime, c’est à dire s’il recherche à la fois comme objet, mais également comme finalité, le bien de celui  qui  avec confiance et espérance, l’a chargé de le défendre.

Combien de fois Eric, inquiet de retourner en prison, angoissé de voir des sursis révoqués, tu as attendu tout de ma défense, celle que je préparais pour tout,  attendant que les magistrats soient convaincus, et appliquent la Loi, de façon bienveillante.

Et tu avais raison, là encore !

L’avocat qui plaide avec cœur et vigueur obtient, quelles que soient ses compétences juridiques, bien souvent, des résultats inattendus, parce qu’il provoque dans la certitude ferme des juridictions, un choc : celui de la découverte d’une humanité à laquelle ils ne s’attendent pas.

Surprendre, pour permettre de comprendre, pour transformer un jugement de condamnation déjà acquis, en une décision de relaxe pleine de justice et de vérité ; tu m’as permis Eric, pour toi de détruire les forteresses de la certitude d’un dossier déjà perdu ; souviens-toi, de là où tu es, du Chiquito.

Il y a de nombreuses années, tu avais été condamné à plusieurs années de prison, en correctionnelle pour le vol à main armée commis dans ce bar-tabac, situé à quelques minutes du domicile de ta mère.

Mais quelques années plus tard, poursuivi encore, et en état de récidive, pour le vol à main armée du … Chiquito, en un mois de juillet lourd, j’obtenais ta relaxe, contre toute attente et contre toute espérance.

Tu ne voulais pas venir à l’audience ; tu contestais les faits et clamais ton innocence.

Mais tu avais été reconnu par le tenancier.

Pourtant, la procédure pénale restait fragile.

Le Procureur à l’audience, avait choisi de requérir personnellement, alors que dans les autres dossiers de l’audience, une auditrice de justice avait pris la parole pour le Ministère Public.

Pour sa part, le jeune Président de cette audience correctionnelle semblait bien sûr de la condamnation qu’il envisageait de prononcer à ton encontre.

Poursuivi en état de récidive légale, à l’heure de l’application des peines planchers, tu encourais plus de 10  années de prison.

Ton casier judiciaire avait déjà plaidé contre toi, avant même que tu comparaisses, avant même que je débute ta défense.

Arrivé à 14 heures, nous plaidions à 21 heures !

Il ne s’agissait pas de faire court, malgré la fatigue et la lassitude du Tribunal.

Il s’agissait une fois encore de démontrer que nous formions une équipe formidable, liée  par le respect, une estime et une amitié réciproques : le délinquant et l’avocat, non : deux hommes qui se connaissent depuis 25 ans, qui, une fois encore, quelle que soit la difficulté de l’épreuve, quelle que soit la dureté de l’obstacle à franchir, liaient leurs destins, unifiaient leur énergie, pour chercher une improbable victoire.

Tu avais parfaitement compris l’enjeu de cette audience, et ce n’est que vers 18  heures que tu arrivais, sur mon insistance, et sur celle d’ailleurs du Président du Tribunal, qui envisageait à l’évidence de te condamner fortement.

D’ailleurs, le Ministère Public requit contre toi 4  ans d’emprisonnement, soulignant qu’il ne croyait en aucune façon à ton innocence.

Plus l’épreuve est dure, plus l’amitié est grande, plus la fougue du combat prend le dessus sur toute autre considération.

L’avocat mène un combat sans merci, s’offrant lui-même, presque en pâture aux pensées intimes du Juge, les Juges qui ne retiendront normalement que leur intime conviction.

Mais comment peut-on défendre vraiment, si on ne se donne pas complètement ?

Eric, j’avais parfaitement compris l’immensité et la profondeur de ton angoisse ; tu étais libre à l’époque, et tu voyais la porte de la prison s’ouvrir une nouvelle fois devant toi, pour de longs mois, pour de longues années.

Comment peut-on croire un menteur professionnel, dont les engagements de réinsertion n’ont jamais été tenus ?

Comment croire un voleur professionnel, insensible semble-t-il au sens des peines et des incarcérations ?

Le poids du résultat aurait pu m’écraser sous la gravité de la responsabilité que tu m’avais confiée.

Mais, contrairement à cela, te défendre une fois encore, une fois encore pour ce vol à main armée du bar-tabac Le Chiquito, décuplait mes forces, créant en moi un mouvement intérieur indomptable, qu’aucune juridiction ne pouvait arrêter.

La parole est libre, le cœur l’est encore plus, l’amitié ne connait aucune barrière, la vie et la dignité d’un homme permettent toutes les audaces, surtout celles qui ont pour fin : la justice.

Ce fut la victoire !

La relaxe fut prononcée, il devait être près de minuit …

Tu étais libre, la vérité judiciaire  peut-être toujours contingente, mais vérité quand même, l’avait emporté, grâce à l’honnêteté d’une juridiction qui s’était laissée convaincre, amenée à la conclusion, que le Ministère Public ne démontrait pas ta responsabilité pleine et entière.

Ce fut l’une de mes dernières victoires pour toi, pour toi mon ami, Eric.

Aujourd’hui, tu es parti, mettant en apparence un terme à notre cheminement commun.

Tu es dans la paix, et sûrement au cœur d’une justice à laquelle nous aspirons tous, et qui pour beaucoup rime avec la miséricorde, celle dont tu as si peu profité lorsque tu étais parmi nous.

Mais tu ne nous a pas vraiment quittés, nous ces quelques-uns, au milieu de plusieurs milliards d’hommes et de femmes ; c’est peu, si peu, cela pourrait être insignifiant.

Tu seras peut-être vite oublié.

Mais tant que ceux qui t’ont connu, aimé, et apprécié se souviendront de toi, tu seras toujours présent.

Près de toi, couché et froid, dans ce cercueil de pin, j’étais aux côtés d’un ami.

Un ami est une personne à qui l’on veut du bien, à qui on donne, sans attendre de retour, sans recherche d’un quelconque gain, tout ce que l’on a de mieux : alors, Eric, tu étais vraiment mon ami !

Ma dernière plaidoirie pour toi, de quelques mots, en quelques instants, ce fut, auprès de ton cercueil, pour te dire mon amitié, pour te remercier de ces années passées ensemble.

Après cette courte cérémonie à l’hôpital, nous nous sommes quittés.

Nous nous sommes quittés physiquement.

Mais par l’esprit et le cœur, tu es toujours là.

Je voulais te rendre cet hommage particulier, incompréhensible pour beaucoup de nos concitoyens, mais accessible, si ce n’est à leur raison, au moins à leur cœur.

Tous doivent comprendre que l’avocat n’est pas simplement un juriste, un professionnel du droit pénal et de la procédure.

Il est le défenseur, le représentant de ce délinquant, qualifié en tant que tel, parce qu’il a commis une infraction, un délit.

Pour beaucoup qui t’auraient croisé ou qui t’ont croisé, tu figurais ce qui est détesté, rejeté.

Pour quelques-uns, ton parcours retenait l’intérêt, et le développement de réflexions, si ce n’est de thèses et de législations tendant à la réinsertion.

Mais en vérité, pour tous, tu ne représentais rien, si ce n’est un problème, voire un danger.

Pour moi, âgé de 4 ans de plus que toi, tu étais un homme qui n’avait pas eu la même chance de départ, qui n’avait pas eu la possibilité de vivre dans une famille unie, de faire des études, de poursuivre tes rêves, et de mettre au service de ton destin une volonté forte, qui ne cesse de réorienter, de rediriger les pas, surtout quand ils se perdent.

Mais finalement, et surtout fondamentalement, il y a moins de choses qui nous séparaient que de nos choses qui nous unissaient.

Nous étions des hommes, avec les mêmes aspirations, avec les mêmes envies et les mêmes attentes.

Seule diffère l’expression de nos choix, mais n’étaient-ils pas à la mesure de nos capacités, c’est-à-dire de la résultante de l’amour que nous avions reçu, de notre hérédité, et des talents que nous avions à faire fructifier.

Lorsque tu étais faible, je me devais d’être fort.

Mais lorsque j’étais faible, et tu ne le savais pas, j’avais besoin de ta confiance et de ton mandat, pour redevenir ce qu’il m’avait été demandé d’être, c’est-à-dire le défenseur, cette émanation du Paraclet, du vent consolateur.

Je me souviens de cet ouvrage, écrit par l’un de mes confrères avec un magistrat du Ministère Public qui débattait de la justice, et des missions de chacun.

Cet éminent confrère, pénaliste de surcroît, était comme beaucoup d’avocats un « expert en humanité« .

Les vrais avocats partagent cette vraie expertise, c’est-à-dire cette expertise de la Vérité, qui bouleverse, transforme la matière et l’esprit, la réussite et la défaite, l’injustice, l’iniquité et la justice, le mystère et la certitude, la condamnation et les pleurs…

Alors, l’avocat écrivait que le Saint Patron des Juristes et des avocats n’était pas, pour lui,  Saint Yves, cet avocat breton du 13ème siècle, mais plus exactement Simon de Cyrène, réquisitionné et commis d’office pour porter sur le chemin de Croix, sur le chemin du Golgotha, la croix, c’est-à-dire l’objet du supplice du condamné, et cela à la fois pour permettre l’exécution de la sanction, mais plus loin, de soulager le condamné.

Simon de Cyrène représente effectivement en plénitude  et en vérité ce qu’est vraiment un avocat : un porteur de croix, celui qui soulage en partie la souffrance de ceux et celles qui ont remis entre ses mains leur croix.

Eric, tu fus ainsi mon ami, mais je fus pour toi également, à la mesure des mandats, et des espérances que tu m’avais confiés, ton Simon de Cyrène.

N’oubliez jamais qu’il ne nous appartient pas de juger, et qu’il y a deux larrons : le bon à qui le  Paradis fut offert, et le mauvais pour qui la damnation ouvrait ses portes.

Mais qui sommes-nous pour juger l’autre ?

Avocat, avocat d’Eric, défenseur de celui qui a enfreint la loi, je resterai toujours celui qui t’aime, et qui a vu, sans aucun doute, que l’innocence de ta misère, la beauté essentielle de ta dignité l’emportaient sur les jugements bien humains, trop humains de ceux qui ne croient pas à la folie de l’amour !

Olivier ROQUAIN / Avocat à la Cour