Quel gond, cet avocat !

 

Détrompez-vous cet apostrophe aux accents triviaux ouvre en vérité sur les mystères qui fondent au plus profond le sacerdoce de l’avocat : le service de l’autre !

Alors entrons par cette ouverture spirituelle, à la suite de Maître Eckhart (1), dans le cœur de ce défenseur.

« Une porte s’ouvre et se ferme sur un gond » écrit ce mystique rhénan.

Le panneau extérieur représente le client, ce justiciable volatile et fragile, et le gond : l’avocat.

Le client, figuré par cette porte, va « ici et là », entrant dans le cabinet de son défenseur, qui lui offre ainsi protection et soutien, sortant ensuite, avec lui, pour se diriger vers l’enceinte judiciaire, où se noue, où se joue sa tragédie…

Mais l’avocat, à l’instar de ce gond, « demeure immobile », et « ne subit aucun changement », retirant de son absence de mouvement, la force de soutenir la porte qui s’ouvre et se ferme sur le destin de son client.

L’avocat fait ainsi office de charnière entre les faits de l’homme et le droit du Juge, entre la colère et la Justice, entre la sentence et la clémence.

Il aide le justiciable à ouvrir les lourdes portes du droit qui l’écrasent ou le libèrent. Il guide le Juge en ouvrant ses yeux sur la misère de ceux contre qui il doit porter condamnation.

Ne sortant jamais de ses gonds, l’avocat, par la justesse de son être et la modération de ses propos, ouvre l’auditoire sur des territoires inconnus, faisant des présomptions et des certitudes, des chimères qu’aucune vraie Justice ne peut croire.

L’avocat, indégondable, tout en restant affable, ne craint rien, si ce n’est de ne plus être capable de soutenir ce qui parait indéfendable aux yeux des autres hommes, car que la porte s’ouvre sur l’enfer ou sur le paradis, le gond forgé soixante-dix-sept fois sept fois à l’alliage de son serment, lui permet en vérité et en plénitude, cette liberté et cette profondeur du verbe qui fait chair à toute Justice fait homme, et qui n’oublie jamais de défendre personne.

Tel est le sens profond et caché de ce gond qu’incarne l’avocat, dont l’intériorité mêle humanité et disponibilité à autrui.

Il n’est pas un simple intermédiaire, un auxiliaire servile ; il demeure essentiellement le pivot central sans lequel tout homme reste désespérement seul, et tout Juge immanquablement inique !

Il est l’ouverture qui libère et clôture la seule vraie Justice, celle qui ne ferme jamais les portes à ceux qui ont soif, et qui les désaltère vraiment.

Pentecôte 2020

Olivier Roquain

(1) Maître Eckhart, mystique rhénan, (1260-1328), « du détachement »